Il y a des jours et des lieux où nos repères changent. L’horizon dégringole, le soleil se prend pour la lune, la neige s’assombrit et les nuages s’habillent en carnaval. Les arbres devenus de simples silhouettes, l’ombre d’eux-mêmes, des figurants inertes, se muent en témoins résignés d’une scène inhabituelle qui se joue.
Réalité ou interprétation ?
Pour le photographe, la nature est comme un théâtre. Mais il est loin d’être un simple spectateur. C’est lui qui décide quelle réalité montrer, comment la montrer et quoi susciter chez le spectateur. C’est lui qui, en réalisant son cadrage, dispose sur le paysage les rideaux rouges ouverts comme une fenêtre sur le monde, choisissant d’en masquer la plus grande partie pour ne laisser en lumière que celle qu’il a choisie. Le cadrage est un acte créatif essentiel.
J’ai pris ce cliché pendant une ballade à Sommand, en Haute-Savoie, et je suis sûr que mes compagnons de randonnée ne se souviennent pas avoir vu le paysage de cette façon. Sur place, à ce moment-là, tout semblait beaucoup plus naturel, plus clair, moins tourmenté. Simplement, j’ai isolé délibérément un petit bout de paysage avec un télé-objectif. J’ai ignoré le pied et la cime de la montagne, ne conservant dans mon cadre qu’une oblique inquiétante au dessus de laquelle les nuages jouaient avec le soleil. J’ai également volontairement sous-exposé la prise de vue pour dramatiser et apporter cet effet « soir » au paysage. C’est ce qui donne son caractère si particulier à l’image.
En photographie, le simple fait de cadrer, est déjà une interprétation.